Ecrit par Khal TORABULLY – « Mon corps a d’autres idées que moi » (Roland Barthes)

Thélyson Orélien provoque la première grande crise éditoriale en France autour de l’écriture et de l’IA. Il pose plusieurs questions qui ne sont pas inséparables de notre époque où l’intelligence artificielle s’insinue chaque jour davantage dans nos vies. Cela est déjà probant dans les domaines des assurances, de la sécurité sociale, de la conduite automobile, de la surveillance des masses, et j’en passe. Thiel, Altman, Zuckerberg et Musk nous regardent.

Dans ce contexte, Orélien ouvre un débat sur la place publique, dépassant le cadre même de la littérature. Il est au cœur de la notion de l’authenticité humaine dans l’acte de création littéraire, pensé comme un espace de liberté, un espace ‘sacré’, quasiment inviolable, de l’esprit et de l’âme humains dans sa relation au monde. « La littérature est plus vraie que la vie »… Orélien serait la victime propitiatoire qui brise le tabou. Il bafouerait le totem de la langue hexagonale en pactisant avec le diable virtuel des mots ensorcelés. Ici, Orélien semble briser un pacte entre l’écrivain et le lecteur. Mais, le texte semble franchir ce tabou pour certains lecteurs, touchés par C’est ça ou mourir… En se demandant si le ça du titre est le contenu pulsionnel, « la marmite bouillonnante » ou l’IA comme lieu du chaos… Ou l’avènement de la littérature au troisième degré.

Politisation et racialisation

Dans les propos qui suivent, je ne pense pas démêler totalement l’écheveau des questions complexes que le débat actuel suscite.  Je pense qu’on a ici l’occasion de creuser pour quelque temps dans un domaine si précieux et si fragile…
Je citerai quelques éléments probants de ce débat sur la nature de la création littéraire, de sa politisation, du racisme qu’il déclenche dans un contexte pré-électoral où le migrant/réfugié est érigé en envahisseur et annihilateur de la forteresse Europe. En France, le racisme est décomplexé sur les plateaux télé et ailleurs et cette visibilité donnée à un migrant haïtien doit déranger l’extrême-droite. C’est l’occasion en or de descendre un livre « truqué » qui donne voix au migrant.

Dans le sillage de cette polémique, j’évoquerai la relation essentielle entre plagiat et IA dans le domaine de la production littéraire et celui des idées. 

Qu’écrire quand le débat est en cours ?

J’ai été confronté à une situation de complexité extrême en arpentant la problématique, tellement des voix brassent des éléments approximatifs, péremptoires et un ressenti politique stigmatisant pour un auteur très vite racialisé.

Je pense qu’il faut séparer beaucoup d’éléments afin de mieux les articuler dans le contexte passionné et passionnant actuel. Je n’ai pas besoin de rappeler que C’est ça ou mourir d’Orélien était promis à un très bel avenir au niveau des récompenses, dont le Goncourt, qui l’a retiré de sa liste après l’accusation balancée sur X par un auteur anonyme, qui s’est ensuite mis à découvert. Il a déclaré faire partie d’un collectif de cinq personnes (en fait, ils ne seraient que trois), « Balance ton Claude », à l’image de « Balance ton porc », dont le but est de faire la chasse au texte littéraire généré par l’IA au niveau global. Il s’appelle Samuel Fitoussi, auteur d’un essai contre le wokisme et le gauchisme. Il est chroniqueur au Figaro et proche de la fachosphère. En clouant au pilori un auteur noir, cela a été l’occasion de faire surgir le discours raciste répétant que Thélyson Orélien serait de la race inférieure, incapable d’écrire un aussi bon roman de son seul fait. Les plateaux télé s’emballent, entre dénonciations de manquement à l’éthique et la défense de ce roman par Yasmina Khadra et Virginie Despentes, entre autres.

Un noir encensé dans les salons littéraires puis descendu, cela ramène des souvenirs à l’esprit. En effet, la chose n’est pas nouvelle. Il y a le cas de Yambo Ouologuem, premier Africain à avoir le Prix Renaudot en 1968, qui avait été accusé de plagier Graham Greene et André Schwartz-Bart, qui lui-même avait plagié Madame de Sévigné. Ouologuem a été aussi accusé d’avoir recopié des passages entiers de Guy de Maupassant. L’auteur a subi une véritable kabbale, il a quitté la France et est retourné au Mali. Il s’est muré dans le silence et a énormément souffert de cette accusation. Il est mort oublié. Il constitue un cas d’école en la matière. Il a inspiré La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed M. Sarr, prix Goncourt 2021.

Au cœur de l’imbroglio littéraire, devenu enjeu racial, l’argument est le suivant : pourquoi des écrivains européens, qui sont pris la main dans le pot de confiture, continuent leur carrière, comme si tricher pour eux équivaudrait à être malin dans un système à déjouer ? On pense à Dan Brown  (Da Vinci Code), accusé de plagiat par Baigent et Leigh ou J.K. Rowling, accusée de la même chose par Jacobs.

Les deux ont gagné leurs procès. Ces accusations ne les ont pas livrés à la vindicte raciale comme dans le cas d’Orélien. L’écrivain extra européen, même avant les preuves irréfutables, est jeté en pâture au grand public. Alors qu’un travail minutieux et objectif devrait être mené lors d’une accusation balancée sur X par un anonyme à l’époque, qui aurait eu la complicité d’une certaine presse pour relayer l’information. Une rumeur fait part d’une manœuvre d’Olivier Nora, ancien directeur à Grasset, qui est parti de la maison d’édition après son rachat par Bolloré, avec 270 auteurs. Il aurait laissé le cadeau empoisonné à ses successeurs…

Fitoussi veut donc une éthique de la co-écriture avec l’algorithme, signalant à l’avenir une sorte de normalisation de la novlangue et de la post-vérité en novscription (c’est mon néologisme)…

Je flaire l’imposture du « rendement à tout prix ». Voilà ce que dit le fondateur de « Balance ton Claude » sur X.  Je cite un texte entre guillemets (dont il ne serait pas l’auteur ?) posté sur X. Car il résume l’éventuelle mainmise de l’intelligence non pas artificielle (c’est une autre escroquerie de l’appeler ainsi)  mais programmée sur toute activité humaine avec le présupposé technocide que l’écriture et le travail humains doivent être soumis à la logique des algorithmes décérébrante et abracadabrantesque : « Le travail d’écriture changera de forme. Il ne s’agira plus de choisir chacun des mots mais de guider son IA. Si on a tous accès à une IA, celui qui produit les meilleurs romans est celui qui aura investi dans son IA le plus de créativité, d’intelligence, ou en tout cas, d’un quelque chose. Le résultat sera tout de même le reflet de son travail et de sa subjectivité, qui transparaîtra sous une autre forme que le choix des mots. L’IA restera un levier cognitif, un amplificateur de talents, peut-être pas du même talent qu’aujourd’hui, mais d’une forme de talent. Les meilleures productions culturelles et intellectuelles seront le fruit d’un travail hybride humain/IA, où l’humain sera chef d’orchestre ». Ces propos sont débattus par Fitoussi, qui dit qu’en fin de compte il faudra une machine super intelligente guidée par un humain pour parachever l’excellence littéraire. Il n’écarte pas totalement l’idée que l’IA ou l’IP sera partenaire dans l’acte d’écriture. Fitoussi ajoute : « Je comprends l’attrait de cet argument car il est intuitif  … Mais il repose sur l’hypothèse implicite d’un plafond aux capacités des modèles. Or, lorsque les modèles dépassent un certain seuil d’intelligence créative, l’argument s’effondre ». Ces propos ont le mérite de nous faire mieux comprendre ce que les tech barons de l’IP attendent de nous : un retour sur investissement en prélevant la dîme sur nos âmes, nos corps, nos cerveaux au passage, une fois l’algorithme au sommet. Il n’évoque jamais dans cette écriture hybride l’imprévisibilité ou le réel de la langue, le point d’achoppement de l’écriture générative. Ni les guillemets à mettre quand on s’alimente à la métalangue de l’IP, faite d’un réservoir des signes pillant toute la production humaine. Tout devient magma informe, matériau à exploiter, matière première cérébrale et esthétique à marchandiser. Voilà l’ultime imposture de l’IP dans la littérature actuelle et à venir, que Fitoussi et consorts dévoient en ce que je nommerai la littérature au troisième degré.

Palimpseste et littérature au troisième degré

Je m’explique en revenant à Gérard Genette. Il avait publié Palimpseste. La Littérature au second degré en 1982. J’avais aimé ce concept durant mes études. J’avais repris cette figure dans mes écritures, trouvant la métaphore scripturaire de palimpseste très adéquate à ma pratique de l’écriture fragmentaire, que j’ai ensuite développée en poétique corallienne. Le palimpseste, on s’en souvient, est ce parchemin que l’on gratte pour écrire un nouveau texte sur le précédent. Cela génère de l’hypertextualité et la transtextualité. Le sous-entendu théorique est que tout texte porte en lui la trace d’un texte précédent. J’avais repris cette formule dans l’écriture de la trace, de l’étagement des fragments et des discours, dans mes textes ultérieurs, avec ce fort quotient d’hypertextualité.

Cette littérature du second degré qu’explore Genette se manifeste par plusieurs figures de style, dont le travestissement, la parodie, la traduction, l’amplification et la transmodalisation (par exemple transposer un livre en film), le pastiche et l’imitation. Relions cela à l’écriture générative de l’IP et proposons une théorisation dans un espace qui s’ouvre à nous et que nous devons discursifier, pour ne pas être, devant le réservoir des signes, dans « la réserve des singes ». C’est au prix de notre autonomie et capacité indépendante d’appréhender l’écriture « hybride » dans notre Sud Global. Car, il est important d’affronter ce défi fitoussien d’un point de vue théorique.

À la lumière de l’hypertextualité du palimpseste de Genette, nous pouvons qualifier le réservoir des signes d’Amazon, qui a scanné et pilonné des livres pour éduquer ses algorithmes, de méta-palimpseste, tout en spécifiant que l’humanité n’a jamais eu un tel réservoir langagier, car le virtuel empile quasiment tous les livres, ce qu’aucune bibliothèque humaine ne peut réaliser. Tout cela est accessible d’un clic. Mallarmé ne pourrait pas dire aujourd’hui, « la chair est triste, hélas! et j’ai lu tous les livres ».

Ce métadiscours virtuel comprend des palimpsestes déjà, de la littérature au second degré explorée par Genette. L’écrivain qui écrirait avec l’IP puiserait donc de cette hypertextualité ou mega intertextualité sans guillemets, avec une trace volatile des textes, mais qui reste repérable dans l’énoncé du texte produit. La matérialité du parchemin a changé en algorithme à écrire des palimpsestes non en les effaçant mais en les compactant dans des centres de données, écocides à souhait. Dès lors, je postule que toute écriture que la caste de la tech veut normaliser sera de la littérature au troisième degré.

Il s’agit de la qualifier comme telle, car une machine qui aide un humain à produire des belles lettres ne crée pas forcément dans une architectonique intertextuelle humaine comme nous l’avons connue, mais dans une archéologie du savoir polymorphe, aplatie, avant la réalisation du nouveau texte. Les textes antérieurs baignent dans un réservoir de signes issus de la littérature au second degré, prélude à la littérature au troisième degré. La métaphore de cette littérature au troisième degré est la mémorisation tous azimuts des livres avant 2022, pour les mettre au pilon. C’est la destruction de la matérialité palimpsestique, la mise à mort de son successeur, l’objet livre, foulé aux pieds de la machine à effacer pour mémoriser, afin que l’on puisse écrire sans trop se fatiguer les méninges. Alors que tout acte cognitif, c’est d’abord le chemin vers l’art ou la connaissance… Je pense qu’il s’agit de préserver le manuscrit, le palimpseste et résister à l’économie numérique qui désire redéfinir nos vies, nos productions littéraires, artistiques et culturelles, sous peine d’effacement.

Après ces quelques réflexions, in fine, il n’y a que l’auteur qui connaisse la vérité dans cette affaire. Pour l’instant, je lui accorde ma confiance comme il a accordé la sienne à Dorléan dans son roman, confiance à l’imprévisibilité et l’opacité qui tracent l’écriture poétique et l’itinéraire du migrant presque nu. Il prend le chemin tortueux de la vie, que l’IP voudrait réduire à la connectivité.

 Une question me taraude, au vu de l’irruption de l’IP dans l’affaire Orélien : le ver serait-il déjà dans la poésie ?

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