Le 30 juin 2026, la commission d’enquête sur les inégalités systémiques dans les outre-mer, présidée par Viviane Malet (Les Républicains – La Réunion), a adopté le rapport d’Evelyne Corbière Naminzo (Communiste Républicain Citoyen et Écologiste – Kanaky – La Réunion).

Au-delà des constat des inégalités persistantes entre l’Outre-mer et la France, les sénateurs reconnaissent que ces inégalités résultent d’un ensemble de facteurs historiques, économiques, sociaux et institutionnels qui se renforcent mutuellement.

Los des débats, Evelyne Corbière Naminzo, rapporteure, a expliqué que « depuis plusieurs années, les outre-mer donnent le sentiment d’être gérés au rythme de crises non ou mal anticipées et de plus en plus fréquentes : catastrophes naturelles, dérèglements climatiques, mouvements sociaux… L’État gère alors difficilement la situation et toujours en réaction aux évènements, sans parvenir à engager une véritable action à long terme qui s’appuierait sur les territoires ».

Selon elle, « l’une des conséquences de cet essoufflement de l’action publique est l’échec à résorber les inégalités qui continuent de traverser les sociétés ultramarines, voire l’aggravation de celles-ci, et ce, en dépit des diverses politiques publiques de rattrapage, comme le rappelle l’exposé des motifs de la résolution tendant à la création de cette commission d’enquête ».

« Ces inégalités sont perceptibles, tant dans une dimension externe, par rapport à la France hexagonale, que dans une dimension interne, avec une répartition très inégale des revenus au sein des populations », a assuré Evelyne Corbière Naminzo.

Des indicateurs alarmants

Les indicateurs clés de vulnérabilité, tels que le taux de chômage, le seuil de pauvreté, les minima sociaux, l’accès aux services publics essentiels comme l’eau, le coût de la vie et du logement, entre autres, montrent des écarts très importants par rapport à la moyenne française.

La question de la vie chère est un sujet récurrent tous les ans, mais surtout très problématique faisant l’objet de nombreux débats et travaux ces dernières années. Sans résultats concrets et visibles dans les porte-monnaie des habitants de l’Outre-mer. A cela s’ajoute, les inégalités de revenus sont aussi plus accentuées, la grande pauvreté plus prégnante, la mortalité infantile, qui est très révélateur de l’indice de développement d’une société.

Selon le rapport, le PIB par habitant dans les territoires ultramarins représente moins de 70% de la moyenne française, sauf à Saint-Barthélemy et à Saint-Pierre-et-Miquelon. Les salaires sont moins élevés alors que les prix à la consommation sont nettement supérieurs. Pire, cet écart s’aggrave : l’écart de prix avec la France est passé de 8,3% à 15,8%en Guadeloupe, de 13% à 13,7% en Guyane, de 9,7% à 13,8% en Martinique et de 6,2% à 8,9% à La Réunion entre 2010 et 2022.

Selon le rapport, de nombreux indicateurs montrent les écarts criants entre les territoires ultramarin et la France. En effet, les inégalités sont très frappantes en termes de réussite scolaire. Ainsi, les taux de réussite au baccalauréat demeurent plus faibles dans les territoires ultramarins que dans l’Hexagone en 2024, sauf à Saint-Pierre-et-Miquelon.

L’illettrisme concerne 13% des jeunes en Martinique, 14% d’entre eux en Guadeloupe et à La Réunion, 28,4% en Guyane et même 31,9% à Mayotte, contre seulement 6% des jeunes français. D’ailleurs, 30% des jeunes de 17 ans à La Réunion présentent des difficultés de lecture lors de la Journée défense et citoyenneté.

Dans les territoires ultramarins, la part des jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation (NEET) s’établit aussi à des niveaux très supérieurs à ceux observés de France. « Cette situation fragilise durablement les trajectoires individuelles et accroît les risques de reproduction des inégalités à l’âge adulte », selon le document.

Des inégalités sont aussi à déplorer dans le domaine de la santé. En effet, alors que le taux en France est de 3,7%o, la mortalité infantile est de 6,7%o à La Réunion, de 7,2%o en Martinique, de 8,1%o en Guadeloupe, de 8,2%o en Guyane, de 8,9%o à Mayotte, de 7,3%o en Nouvelle-Calédonie et de 7,4%o en Polynésie française.

Les indicateurs de santé mettent en évidence une forte prévalence des maladies chroniques, telles que le diabète, des enjeux majeurs en matière de santé mentale, d’addiction, de santé maternelle et infantile, et des maladies infectieuses et tropicales.

De plus, l’espérance de vie en bonne santé est dégradée. Les habitants des DROM de 65 ans et plus sont davantage touchés par des incapacités liées à leur état de santé. Ainsi, le taux de prévalence des incapacités est ainsi de 37,7% à La Réunion, de 44,6% en Martinique, de 46,6% en Guadeloupe, et de 47,7% en Guyane et de 69,5% à Mayotte, contre 35,6% dans l’Hexagone. Au-delà de 75 ans, la situation est encore pire, preuve que l’on vieillit mal dans les territoires ultramarins.

Parmi d’autres indicateurs : 39% des jeunes ultramarins souffrent de symptômes dépressifs contre 25% en France. De plus, 34% des femmes accouchent en situation de précarité en Guadeloupe contre 11% dans l’Hexagone. Et 19% des femmes en Guyane ont des antécédents de complication obstétricale contre 6% en France.

Les sociétés ultramarines sont davantage inégalitaires

De nombreux territoires ultramarins ont un indice de Gini supérieur à 0,40, un chiffre le plus souvent associé à des pays très inégalitaires comme la République démocratique du Congo (0,447) ou le Brésil (0,516)1(*).

Les inégalités de patrimoine sont relativement importantes en Outre-mer, mais difficiles à mesurer, comme n France. Le montant acquitté d’impôt sur la fortune immobilière (IFI) a augmenté entre 2018 et 2025 de 37% en Guyane, de 45% à La Réunion, de 64% en Martinique et de 83% en Guadeloupe, contre 21% au niveau national.

Le rapport de l’Observatoire des inégalités a publié le 2 juin, une nouvelle édition de son Rapport sur les riches en France, faisant alors le lien entre richesse et patrimoine, rappelant que « 88% des ménages riches possèdent leur logement, contre 59% des autres ménages », d’après les données 2023 de l’Insee.

Pour Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, « une partie de la problématique de ces territoires, c’est l’accaparement de la richesse par une poignée de personnes. Ce ne sont pas que des territoires très pauvres, ce sont aussi des territoires très riches avec des fortunes qui sont construites sur pleins de facteurs : l’immobilier ou sur le commerce ».

Ainsi, après 70 ans de départementalisation, l’écart des niveaux de vie entre les territoires ultramarins et la France certes diminué comme le montre Govind (2022) mais il demeure persistant.

Une pauvreté ancrée

La « pauvreté traverse toutes les sociétés ultramarines », selon le rapport du Sénat. En effet, les données de l’Observatoire des inégalités, de mars 2025, montrent que le taux de pauvreté atteint des sommets : 77,3% à Mayotte et près de 53% en Guyane selon l’Insee (données 2017). En Guadeloupe, le taux de pauvreté est de 34,5%. À La Réunion et en Martinique, respectivement 36,1% et 26,8% de la population se situent en dessous du seuil de pauvreté en 2021.

Au total, plus d’un million de personnes vivent sous le seuil de pauvreté dans les outre-mer. Ces territoires représentent 3,5% de la population française, mais concentrent près de 10% des personnes pauvres, a souligné l’Union nationale des centres communaux d’action sociale.

La pauvreté persistante s’explique aussi par l’écart des prix entre la France et les territoires ultramarins ne cessent de progresser depuis 2010. Selon l’Insee, les écarts de prix avec la France sont compris entre 9% (La Réunion) et 31% (Polynésie française), la Guyane, la Martinique et la Guadeloupe étant proches de 15%. Surtout, ces écarts sont encore plus élevés pour les produits alimentaires : en 2022, ils atteignaient 36,7% à La Réunion et jusqu’à 40,2% à la Martinique et 41,8% en Guadeloupe.

Cela s’explique par « l’insularité et l’éloignement de l’Hexagone, source de la majeure partie des importations, avec une production locale qui couvre moins de 10% de la consommation, ce qui entraîne des coûts d’approvisionnement très élevés et une multiplication des acteurs (transporteurs, transitaires, importateurs, distributeurs, etc.), majorant chacun de leurs marges le prix payé par le consommateur final. »

Lors de cette commission, le président de l’observatoire des prix, des marges et des revenus (OPMR) de la Réunion, Jocelyn Cavillot, a indiqué que « outre l’éloignement et la fiscalité, la cherté s’explique surtout par la longueur de la chaîne de valeur, qui compte plus d’une dizaine de maillons chez nous, contre deux ou trois en Hexagone. Pour certains acteurs de la grande distribution, chaque maillon est un centre de coûts, mais pour d’autres, qui ont verticalement intégré la chaîne, chaque étape est aussi un centre de profit. Notre étude sur 21 produits a révélé des surcoûts de plus de 75%, avec des marges captées à chaque étape par des entreprises qui, si elles ne sont pas juridiquement liées, appartiennent économiquement au même groupe et aux mêmes porteurs de capitaux ».

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