Myriam Paris est socio-historienne, chargée de recherche au CNRS. J’ai consacré ma thèse de sciences politiques à l’histoire des féminismes à La Réunion entre 1838 et 1981. Cette recherche a été publiée en 2020 aux éditions Dalloz sous le titre « Nous qui versons la vie goutte à goutte » : féminisme, économie reproductive et pouvoir colonial à La Réunion. Elle a également publié plusieurs articles et chapitres d’ouvrages universitaires centrés sur l’histoire du féminisme anticolonial réunionnais dans les années 1960 et 1970. Myriam Paris nous explique comment l’histoire et la culture de La Réunion ont-elles influencé le développement des mouvements féministes sur l’île.

L’histoire réunionnaise des résistances féminines s’enracine dans celle de l’esclavage. Les femmes détenues en esclavage ont dû mobiliser une intelligence et des forces inouïes pour survivre. Je me suis intéressée par exemple au cas d’Élisa, une femme malgache, détenue en esclavage à Saint-Denis dans les années 1830, assignée à la fonction de nourrice pour le fils de sa propriétaire. Elisa a dû déployer beaucoup de stratégies pour prendre soin de ses propres enfants, réduits en esclavage eux aussi, alors qu’elle était forcée de consacrer toute sa force de travail au fils de sa maîtresse. Elle a risqué et perdu sa vie en s’opposant aux sévices infligés par cette dernières à ses enfants.

Les femmes détenues en esclavage n’étaient pas reconnues comme des mères lorsqu’elles l’étaient. Les liens qu’elles s’efforçaient de maintenir avec leurs enfants et plus généralement avec la communauté qu’elles tentaient de construire après avoir été arrachées à leur pays et à leur famille étaient sans cesse exposés à être brisés par les propriétaires. Ils pouvaient notamment revendre à leur guise leurs éventuels enfants ou leurs proches à d’autres propriétaires.

Si l’abolition de l’esclavage de 1848 a marqué une rupture, notamment parce que le statut de mère pouvait être reconnu, parce que faire famille devenait possible, les conditions d’existence des femmes sont restées misérables et faire survivre des enfants dans cette misère est resté un défi. La mortalité infantile due à la pauvreté est restée très élevée jusque dans les années 1950.

Au regard de cette histoire, la première mobilisation féminine réunionnaise massive qui a eu lieu dans toutes les principales communes de l’île a retenu mon attention : c’était en 1948, il s’agissait d’une « journée des mères réunionnaises », et elle a réuni des milliers de Réunionnaises, en particulier des travailleuses agricoles, des ouvrières, des employées domestiques, des blanchisseuses, des couturières… autant de femmes qui s’échinaient au travail pour survivre et faire vivre leur communauté, leurs parents et leurs enfants.

Cette manifestation était organisée par les fondatrices de l’Union des femmes de La Réunion. Il ne s’agissait pas d’exalter la maternité, mais de réclamer des droits pour les enfants puissent survivre : l’augmentation des salaires féminins, en particulier celui dérisoire des employées domestiques – des nénènes –, les allocations familiales, les congés maternités rétribués, la sécurité sociale, etc.

En bref, elles réclamaient les droits que toutes les Françaises avaient obtenus après 1945, des droits qui permettaient d’espérer une vie digne, des droits attachés à la citoyenneté française. Cette fête des mères militante a été le point de départ de multiples mobilisations féminines qui se sont déployées tout au long des années 1950, 1960 et 1970.

L’Union des femmes de la Réunion (initialement la section réunionnaise de l’Union des Femmes françaises) a été fondée en 1946 par des militantes communistes très engagées dans le syndicalisme. Parmi ces Réunionnaises, citons Isnelle Amelin, employée de banque, Marie Gamel, travailleuse agricole, ou encore Alicia Mazaka, sage-femme.

Elles sont mobilisées auprès des Réunionnaises qui triment notamment dans les champs de canne, dans les usines, ou dans les arrières cuisines des maisons bourgeoises, après des femmes assignées à des vies laborieuses et précaires. Elles se rassemblent avec des centaines de Réunionnaises pour les droits des femmes et contre ce qu’elles appellent le colonialisme, à savoir un régime d’exception qui restreint l’accès des Réunionnaises aux droits sociaux attachés à la citoyenneté française. Elles dénoncent le racisme colonial qui prive alors l’écrasante majorité des Réunionnaises de ces ressources indispensables pour survivre et faire survivre les enfants. Cette organisation féminine rassemble des milliers d’adhérentes entre les années 1950 et 1970.

A partir de 1958, et jusqu’en 1981, elles réclament « la reconnaissance aux Réunionnais du droit de gérer eux-mêmes et démocratiquement leurs propres affaires », à savoir le droit à l’autodétermination tel qu’il est reconnu dans le cadre onusien favorable aux décolonisations. Elles constatent en effet que la départementalisation ne permet pas à l’ensemble des Réunionnaises d’accéder à des droits sociaux, que les politiques françaises menées à La Réunion favorisent essentiellement les propriétaires des terres et des industries sucrières, que les droits démocratiques, à commencer par le suffrage universel, sont bafoués – les opérations de fraude électorales sont organisées depuis la préfecture. La tutelle de l’État français sur la population réunionnaise est perçue comme une source d’oppression particulièrement couteuse pour les femmes.

À partir des années 1960, l’Union des femmes de La Réunion dénonce en outre des politiques d’exception, en particulier la politique antinataliste coercitive qui se met alors en place et qui se traduit par des milliers de stérilisations et d’avortement forcés, et par l’imposition d’un contraceptif injectable alors interdit en France en raison de ses effets nocifs pour la santé. Les militantes réclament le droit de choisir le nombre d’enfants qu’elles désirent. Cette mobilisation contraste avec celle des féministes françaises de la même période, et plus généralement celle des féministes qui subissaient des politiques natalistes et qui devaient lutter contre des politiques réprimant le recours à l’avortement et à la contraception.

Ainsi, les mobilisations féministes réunionnaises que j’ai étudiées s’enracinent dans une expérience façonnée par des politiques coloniales et racistes qui traitent les Réunionnais·es comme des vies superflues, et qui traitent donc avec beaucoup de violences et de mépris les femmes, celles qui enfantent et prennent soin de ces vies.

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