21 degrés de latitude Sud. C’est ainsi parfois qu’on localise La Réunion. Mais d’être dans l’hémisphère Sud suffit-il à faire de notre île un Sud, au sens géopolitique du terme ?

Depuis une dizaine d’années, il est beaucoup question du Sud global. Sans qu’on sache toujours exactement ce qu’on entend par là. En réalité, l’opposition Sud-Nord n’est pas nouvelle puisqu’elle a été formulée pour la première fois au début des années 1950, lorsque nombre de pays d’Asie et d’Afrique accédaient à l’indépendance et s’inscrivaient dans une autre logique que l’opposition Est-Ouest de la guerre froide. Ces pays en quête de liberté aspiraient audéveloppement économique et à trouver une place sur la scène internationale.

Mais pendant longtemps, ce sont les inégalités sociales et économiques qui ont prévalu. On parlait davantage de Tiers-Monde, selon cette notion inventée par le sociologue Alfred Sauvy en 1952. Au moment de la conférence de Bandung, en 1955, La Réunion est déjà devenue un département. Un autre choix avait ainsi été fait, comme le justifiait le député Raymond Vergès le 12 mars 1946 dans son discours à l’Assemblée : « Sans être aux antipodes, l’île de la Réunion se situe à une dizaine de milliers de kilomètres dans les mers du Sud, c’est-à-dire très loin de la métropole. Cependant nulle autre colonie ne s’y rattache par des liens plus étroits ni plus solides. […] Depuis toujours aussi, nous avons demandé notre intégration à la France. »

Soixante-dix ans plus tard, même si des inégalités demeurent entre La Réunion et la France continentale, et persistent à l’intérieur même du territoire, le département se présente comme un espace de prospérité au regard de ses voisins. De ce point de vue, La Réunion fait donc plutôt office d’un Nord. Ceci est encore plus vrai sur le plan géopolitique dans la mesure où La Réunion permet à la France, en tant que puissance, d’assurer une présence politique et militaire dans l’océan Indien.

Dans l’analyse des relations internationales, qu’a changé l’expression de « Sud global » ?

Celle-ci a commencé à être employée dans les années 1990, notamment aux États-Unis. Il est pertinent de mettre en lien cet usage avec un autre discours qui s’impose au même moment sur la globalization. L’adjectif « global » ne peut se comprendre que dans cette perspective. Néanmoins, on pourrait penser que parler de « Sud global » ne change pas grand-chose et n’est qu’une nouvelle manière de désigner le Tiers-Monde. Surtout, on pourrait en faire la même critique : quelle unité réelle peut-on trouver entre tous ces pays, entre la Chine, les Émirats arabes unis, l’Argentine, l’Inde, le Mali, Madagascar et la Papouasie-Nouvelle-Guinée ?

Sur le plan économique, les disparités sont considérables et nombre de ces pays ne peuvent plus être considérés comme « sous-développés ». Sur le plan politique, les divisions sont aussi manifestes, qu’on pense par exemple aux rivalités entre la Chine et l’Inde. Pourtant, on aurait probablement tort de considérer l’idée de « Sud global » avec mépris, et en un sens, on la légitimerait presque. En effet, le mot a fait son chemin et a été repris par un certain nombre d’intellectuels, de militants, de chefs de gouvernement du Sud qui en ont fait une sorte d’étendard de leur contestation.

Le Sud global n’est pas qu’une réactualisation de la revendication d’un nouvel ordre international, c’est une manière de dire que le Sud, c’est le Monde ; c’est une manière de minoriser le Nord, de le provincialiser. Pour Xi Jinping, pour Narendra Modi, le Sud global est un horizon géopolitique, un public potentiel auquel on s’adresse pour contester un ordre mondial jusqu’alors dominé par le Nord, ou plus exactement l’Occident. C’est ainsi que la Russie de Vladimir Poutine peut également trouver une certaine place en jouant du ressentiment antioccidental, qu’il soit antiaméricain, antieuropéen ou antifrançais, comme on l’a vu au Mali ces dernières années.

La scène où le Sud global peut sans doute le mieux s’exprimer aujourd’hui, en l’absence de toute organisation, voire de toute entente, est l’Assemblée générale des Nations unies.

Le 25 mars 2026, par exemple, une résolution portée par le Ghana au nom du Groupe des États africains a été mise au vote afin de qualifier la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé des Africains comme « les plus graves crimes contre l’humanité ». Le texte a été adopté par 123 voix pour, 3 contre et 52 abstentions. La répartition géographique de ces votes peut être considérée comme très significative d’un clivage global Nord-Sud, avec d’un côté des pays anciennement colonisés dénonçant un crime qu’au demeurant personne ne récuse sur le plan historique – en France, la loi du 21 mai 2001 a reconnu latraite négrière et l’esclavage comme crimes contre l’humanité – ; et de l’autre, des pays qui soit se sont opposés à cette résolution (les États-Unis, Israël, l’Argentine qui cherchent à rester en-dehors de ce cadre juridique international), soit se sont abstenus : tous les pays européens, le Japon, le Canada, ainsi que quelques pays comme le Cambodge ou Oman. L’abstention de la France a provoqué un certain nombre de débats qu’on ne discutera pas ici. Le texte, en introduisant une hiérarchie entre les crimes, pouvait, de fait, paraître discutable. Ce qui est intéressant est le clivage entre Sud global et Occident qu’il a mis en lumière.

Sur cette scène internationale, on pourrait faire de la géopolitique fiction et s’interroger sur le vote qu’aurait pu avoir La Réunion si elle avait été un État indépendant. Si on regarde les pays voisins : Maurice, les Comores, le Mozambique, par exemple, ont voté en faveur de cette résolution. En revanche, Madagascar, qui avait pourtant été un des porteurs de ce texte, n’a finalement pas participé au vote. La Réunion, par son histoire, aurait pu voter pour, s’inscrivant ainsi dans ce Sud global de protestation, mais elle aurait pu aussi s’abstenir, trouvant gênant par exemple que ce soit la traite transatlantique qui soit mise en avant, au détriment de la traite dans l’océan Indien, encore une fois silenciée.

Néanmoins, bien d’autres sujets ne suscitent pas une telle division globale et dessinent une autre géographie du Monde, comme la résolution renforçant les pouvoir de la Cour de justice internationale à propos de la responsabilité criminelle des États en termes d’atteinte à l’environnement, contre laquelle la Russie et l’Inde se sont opposées, mais pour laquelle ont voté la France et nombre de pays du Sud.

Être au Sud ne suffit donc pas à appartenir au Sud global ; mais être français ne suffit pas non plus à se tenir hors de ses blessures, de ses revendications et de ses recompositions. La Réunion se trouve précisément dans cet entre-deux : un territoire du Nord situé au Sud, et travaillé par des mémoires, des dépendances et des solidarités qui débordent largement le cadre national.

Vincent Capdepuy, docteur en géographie, enseignant en lycée (Saint-Pierre), chercheur associé à l’UMR Géographie-cités (équipe TERMS)

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