Le député insoumis Jean-Hugues Ratenon a répondu à nos questions sur les inégalités à La Réunion, dans le cadre de notre cinquième numéro de Témoignages Le Mensuel.
Dans quelle mesure le niveau de revenu influence-t-il l’accès aux soins, à l’éducation et au logement à La Réunion ?
À La Réunion, le niveau de revenu reste un déterminant majeur de l’accès aux droits fondamentaux. Avec plus d’un Réunionnais sur trois vivant sous le seuil de pauvreté, les difficultés financières ont des conséquences directes sur la capacité à se loger, se soigner, se déplacer et accompagner ses enfants dans leur scolarité.
Dans le domaine de la santé, les plus modestes sont davantage exposés au renoncement aux soins. Quand il faut choisir entre payer son loyer, ses factures, ses déplacements ou consulter un médecin, certaines familles repoussent ou abandonnent des soins pourtant nécessaires. À cela s’ajoutent les difficultés d’accès aux professionnels de santé et les inégalités territoriales qui touchent particulièrement les populations les plus fragiles. Une étude de l’Insee faisait d’ailleurs état d’un renoncement aux soins qui concernait environ un Réunionnais sur quatre.
Pour l’éducation, les inégalités de revenus pèsent également lourdement. Les dépenses liées à la scolarité peuvent représenter une charge importante pour les familles modestes.
Aussi, un enfant qui vit dans un logement surpeuplé, qui ne dispose pas d’un espace adapté pour travailler, dont les parents ne peuvent pas financer certaines activités ou certains équipements, ne bénéficie pas toujours des mêmes conditions de réussite qu’un enfant issu d’un ménage plus aisé. À La Réunion, cette question est particulièrement importante puisque 44,3 % des moins de 18 ans vivent sous le seuil de pauvreté.
L’égalité devant l’école ne peut donc pas être seulement un principe : elle doit être accompagnée de moyens permettant réellement à chaque enfant de réussir, quelle que soit la situation financière de ses parents.
Enfin, le logement est probablement l’exemple le plus criant. Actuellement, plus de 53 000 demandes de logement social sont recensées à La Réunion, alors que près de 150 000 personnes sont mal logées ou sans logement. J’ai d’ailleurs interpellé le ministre du Logement en avril 2026 sur la situation dramatique du logement social à La Réunion, notamment après l’annonce d’une baisse de la LBU, passée de 85 millions à seulement 27 millions d’euros sur l’enveloppe initiale.
Depuis, une revalorisation de 16,4 millions d’euros a été obtenue, portant l’enveloppe 2026 à environ 43,5 millions d’euros. Mais il faut regarder la réalité jusqu’au bout : ce chiffre reste très loin des 78,5 millions mobilisés en 2025 et des 85,65 millions de 2024. La baisse reste donc de l’ordre de 45 % en un an, ce qui est totalement contradictoire avec la réalité social de notre territoire. Comment demander aux Réunionnais de faire desefforts alors que des dizaines de milliers de familles attendent simplement de pouvoir vivre dans un logement digne ?
C’est précisément pour cela que je défends une conception de l’action publique fondée sur l’égalité réelle : se soigner, se loger et permettre à ses enfants d’étudier dans de bonnes conditions ne doivent pas dépendre du niveau de revenu.
Pourquoi le taux de chômage est-il plus élevé à La Réunion qu’en France hexagonale, et quelles populations sont les plus touchées ?
La situation de l’emploi montre à elle seule l’ampleur des inégalités qui persistent à La Réunion.
En 2025, le taux de chômage était de 16 % à La Réunion, contre 7,5 % dans l’Hexagone. Cela représente environ 60 000 Réunionnais au chômage. Le taux d’emploi des 15-64 ans n’est que de 54 %, contre 70 % dans l’Hexagone.
Chez les jeunes, la situation est encore plus préoccupante : 28 % des jeunes actifs de 15 à 29 ans sont au chômage, et leur taux d’emploi n’est que de 34 %, contre 49 % dans l’Hexagone. Pour les jeunes sortis du système scolaire sans diplôme, seulement 26 % sont en emploi, contre 82 % pour ceux qui disposent d’un diplôme de niveau licence, master ou doctorat.
Ces chiffres montrent que le chômage n’est pas une question de volonté individuelle. Il existe un réel problème structurel du marché du travail réunionnais.
Je refuse donc le discours qui consiste à culpabiliser les travailleurs privés d’emploi. Quand une personne veut travailler mais qu’il n’y a pas suffisamment d’emplois stables et correctement rémunérés, la responsabilité est aussi politique.
C’est notamment pour cela que je défends le développement de l’emploi local et que je soutiens notamment pleinement le dossier de Territoires zéro chômeur de longue durée, avec l’objectif de permettre à des personnes durablement privées d’emploi de retrouver une activité utile au territoire.
Le travail doit permettre de vivre dignement. Il ne peut pas être uniquement question de multiplier les contrats précaires ou de demander toujours plus d’efforts aux demandeurs d’emploi.
Comment les écarts entre les zones urbaines et les zones rurales de La Réunion renforcent-ils les inégalités sociales et économiques ?
À La Réunion, l’endroit où l’on habite peut encore déterminer fortement l’accès à l’emploi, aux services publics, aux soins, à la formation ou encore aux transports.
Je le constate directement dans ma circonscription, qui présente justement cette diversité avec des territoires urbains comme Saint-André et des territoires ruraux et de montagne comme Salazie.
Dans le cirque, nous sommes face à un territoire des Hauts, enclavé géographiquement, où l’éloignement des principaux bassins d’emploi et des services renforce les difficultés. L’Insee souligne que les habitants des Hauts isolés comme Salazie, sont davantage éloignés des services publics, de l’emploi, de la formation et de l’accès aux droits.
C’est là que l’inégalité territoriale devient une inégalité sociale. Lorsqu’un habitant doit parcourir davantage de kilomètres pour consulter un spécialiste, accéder à une formation, faire une démarche administrative ou se rendre au travail, cela représente du temps et des coûts supplémentaires. Et pour les ménages modestes, ces contraintes pèsent encore davantage.
Et donc, la question des transports est essentielle. Dans les territoires enclavés, l’absence ou l’insuffisance de solutions de transport peut limiter concrètement les possibilités d’étudier, de travailler ou même d’accéder à certains services. Il ne suffit pas de créer des services publics : encore faut-il pouvoir y accéder. Face à ces inégalités, la réponse doit être celle de l’égalité réelle entre les territoires. Cela passe par le maintien et le renforcement des services publics de proximité, par des transports collectifs adaptés aux réalités des communes rurales et des Hauts, mais aussi par le développement de l’emploi et de la formation au plus près des habitants.
Il faut également que les investissements publics tiennent compte des contraintes particulières des territoires enclavés. L’égalité ne signifie pas forcément investir de la même manière partout : elle signifie donner davantage de moyens là où les difficultés sont plus importantes, pour permettre à chacun de bénéficier des mêmes droits et des mêmes opportunités.
Les politiques publiques mises en place ces dix dernières années ont-elles eu un impact ?
Il y a eu des politiques publiques, des dispositifs et des annonces. Mais la vraie question est de savoir si elles ont réellement amélioré les conditions de vie des Réunionnais. Et sur ce point, le bilan est loin d’être satisfaisant. On peut toujours mettre en avant certains indicateurs, comme le taux de chômage, mais cela ne suffit pas à mesurer la situation sociale d’un territoire. À La Réunion, 36,4 % de la population vit toujours sous le seuil de pauvreté et le chômage reste très largement supérieur à celui de l’Hexagone. Derrière les statistiques, il y a des familles qui peinent à se loger, à se nourrir, à se déplacer ou à se soigner.
Quand une personne retrouve un emploi mais reste pauvre, quand les salaires ne permettent plus de vivre dignement et que les prix continuent d’augmenter, peut-on réellement parler d’une amélioration de la situation sociale ?
Depuis plusieurs années, les gouvernements macronistes font le choix de politiques qui demandent des efforts aux plus modestes : réforme des retraites, assurance chômage, réduction des dépenses publiques, affaiblissement de certains dispositifs d’insertion notamment la quasi suppression des PEC et insuffisance des moyens consacrés au logement et aux services publics.
En matière de santé, les politiques d’austérité mettent aussi notre hôpital public sous pression : des soignants épuisés, des difficultés de recrutement et des patients qui peuvent attendre toujours plus longtemps pour être pris en charge.
En matière d’éducation, comment accepter de réduire les moyens alors que les besoins sont plus importants qu’ailleurs ? À La Réunion, 50,8 % des élèves sont scolarisés en éducation prioritaire, contre 20,9 % au niveau national.
À La Réunion, ces choix sont d’autant plus difficiles à accepter que nous partons d’une situation sociale déjà très dégradée. Je n’ai cessé d’interpeller les gouvernements sur la vie chère, le logement, le pouvoir d’achat et la situation des ménages ultramarins. J’ai, par exemple, en avril dernier, interpellé le Gouvernement sur la crise du logement.
Quelques semaine plus tôt, j’ai encore interpellé le Gouvernement sur le surendettement des ménages ultramarins. En effet, en 2025, 3 915 dossiers de surendettement ont été déposés dans les départements et collectivités ultramarins, soit une augmentation de 20,2 % en un an et de 75 % en dix ans. Les femmes représentaient elles 64 % des personnes surendettées.
Ces chiffres sont révélateurs : malgré les dispositifs existants, trop de familles basculent encore dans la précarité.
Alors finalement, à qui profitent réellement ces choix politiques ?
Il y a pourtant une autre vision qui porterait ses fruits : augmentation des salaires, protection du pouvoir d’achat, développement du logement social, renforcement des services publics et lutte contre la vie chère. On ne peut pas demander indéfiniment aux ménages populaires de faire des économies sur leur alimentation, leur chauffage, leurs déplacements ou leurs loisirs pendant que les plus hauts revenus et les grandes entreprises bénéficient de politiques fiscales et économiques beaucoup plus favorables.
















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